La Suisse à l'heure du tout numérique : mon expérience

Lors d'un récent voyage en Suisse, j'ai découvert à quel point le numérique est devenu incontournable. Un billet d'humeur entre anecdotes, humour et réflexion.

Rose-Marie Guignet

8/10/20265 min temps de lecture

Restaurant au bord de l'Aar - Olten
Restaurant au bord de l'Aar - Olten

A propos de l'auteure

Je suis professeure de français, originaire de Suisse romande et installée en Hongrie. Sur ce blog, je partage mes expériences et des réflexions personnelles autour de la vie entre deux cultures.

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Lorsque les citoyens suisses ont voté pour garantir l'accès aux pièces et aux billets en quantité suffisante (voir mon article du 21 mars 2026), j'y avais vu une garantie que chacun pourrait continuer à payer en espèces. En tant qu'adepte de la liberté de choix, à l'ère du tout numérique, cela me rassurait. Mon récent voyage en Suisse m'a pourtant réservé quelques surprises. J'y ai découvert qu'aujourd'hui, pour faire les choses les plus simples, mieux vaut avoir un smartphone, une connexion Internet... et beaucoup de patience. J'avoue qu'à certains moments, j'étais franchement gringe1.

Contrairement aux années précédentes, j'ai exceptionnellement voyagé en avion et utilisé les transports en commun. Touriste dans mon propre pays, j'ai acheté des billets de train, un abonnement de bus, mis ma valise à la consigne, etc. Et j'ai dû constater que non seulement le paiement en espèces avait pratiquement disparu, mais qu'il était presque partout nécessaire d'avoir une connexion à l'Internet.

A la consigne : une véritable aventure

Autrefois, on choisissait un casier à la consigne, on y mettait sa valise, on y glissait les pièces de monnaie, on le fermait … et le tour était joué. Aujourd'hui, à la gare de Lausanne, plus aucune possibilité de payer en liquide. Il faut lire un QR-code avec son portable, entrer ses données personnelles, relier une carte bancaire à son profil avant de pouvoir déposer sa valise. Pour une raison inconnue, la carte eSIM pour la Suisse que j'avais achetée ne fonctionnait pas. Je me voyais déjà trimballer 2 ma valise et mon gros sac dans toute la ville de Lausanne lorsque j'ai réalisé que je pouvais me connecter au WI-FI de la gare, bien entendu non sécurisé. Ce qui, autrefois, prenait cinq minutes s'est transformé en une véritable expédition numérique de quarante-cinq minutes. Pour déposer une simple valise, j'avais l'impression de devoir ouvrir un compte bancaire.

Acheter un abonnement de bus : mission (presque) impossible en ligne

Mieux vaut être prévoyante, pensais-je, pour m'éviter des complications en arrivant sur place. Ici à Budapest, j'avais donc téléchargé l'application des TL (transports publics lausannois) pour acheter mon abonnement de bus en ligne. Pour 12 jours, j'aurais dû acheter deux abonnements hebdomadaires, sauf que, dans ce cas, l'abonnement mensuel était moins cher que 2 abonnements d'une semaine. Mais pour acheter un abonnement mensuel, l'application des TL ne suffit pas. Il faut également avoir un numéro de client Swisspass (carte d'accès officielle et personnelle qui regroupe les différents titres de transport en Suisse). Une procédure assez longue avec données personnelles et reconnaissance faciale. Cependant, impossible de m'inscrire en ligne, je tournais en rond dans les menus et après plusieurs essais, j'ai abandonné. J'ai finalement réussi à obtenir mon abonnement au guichet de la gare de Lausanne. J'y ai appris que, de toute façon, une première demande de SwissPass devait obligatoirement se faire ... au guichet. Une information qui, curieusement, n'apparaissait nulle part sur le site. Cela m'aurait pourtant évité plusieurs heures de recherches. Ils m'ont remis un Swisspass provisoire sur papier et m'ont dit qu'ils m'enverraient la carte définitive par la poste (à Budapest (!) (Je l'ai effectivement reçue à mon retour de voyage).

Au restaurant aussi, mieux vaut avoir un smartphone

J'ai également pu constater que dans certains restaurants, on est obligé d'avoir une connexion Internet pour pouvoir consommer. Nous sommes allées avec ma cousine dans un restau au bord de l'Aar (tables au bord de l'eau, belle vue, cadre sympathique, etc.). Personne ne vous demande ce que vous désirez. Il faut scanner un QR code sur le menu, saisir ses données personnelles, relier son profil à une carte bancaire, commander en ligne, votre consommation étant débitée sur votre carte. Heureusement, il reste encore des serveurs pour apporter les plats. A quand les robots-cuisiniers et les robots-serveurs ?

Mais, me direz-vous, ces nouvelles technologies ont de très grands avantages, à commencer par leur confort d'utilisation après s'être enregistré en ligne. Bien sûr. Cependant :

  • Que se passe-t-il si quelqu'un n'a pas de smartphone (oui, oui, il en existe encore), si notre téléphone est déchargé ou qu'il n'y a pas d'accès à l'Internet disponible ? A Lausanne, à ma connaissance, deux bureaux existent pour acheter un abonnement des transports en commun. Un à la gare et l'autre à la place centrale, qui n'est pas ouvert le week-end. Si je me retrouve à la campagne sans smartphone, comment je fais pour prendre un bus ?

  • Très souvent, sur les sites Internet, après avoir cherché dans la FAQ et posé ma question au chat IA en ligne, qui est incapable de me répondre, impossible de trouver un numéro de téléphone ou une adresse ou je trouverais un HUMAIN qui pourrait m'aider. Notre monde se déshumanise.

  • Ces nouvelles technologies demandent un niveau de compétence élevé et un équipement minimum pour pouvoir les utiliser. N'y a-t-il pas un risque bien réel que ceux qui ne peuvent pas acquérir ces connaissances ou se permettre d'acheter un smartphone soient exclus d'activités nécessaires à leur vie quotidienne ?

  • Aujourd'hui, pour déposer une valise, commander un repas ou acheter un abonnement, il faut presque systématiquement communiquer son identité et les données de sa carte bancaire. N'y a-t-il pas un sérieux risque de fuites de données ? Aujourd'hui, n'importe qui peut connaître au minimum mon nom, mon adresse, mon numéro de téléphone ou ma date de naissance. Excusez-moi, mais je trouve ça inquiétant, car on ne vit pas dans un monde de bisounours 3, et on sait bien que certaines personnes peuvent être mal intentionnées.

  • Finalement, tout cela nous rend totalement tributaires de l'électricité et des nouvelles technologies. Comme on l'a vu récemment en Espagne, on ne peut pas exclure qu'une panne d'électricité de grande ampleur survienne. Dans ce cas, toutes nos activités quotidiennes se retrouveraient bloquées.


Non, contrairement aux apparences, je ne suis pas opposée aux nouvelles technologies. Je les trouve même passionnantes. Mais j'avoue avoir un peu peur : rendre leur utilisation obligatoire pour accéder à des services essentiels, n'est-ce pas aller un peu trop loin ? N'y a-t-il pas un risque d'exclusion pour les plus démunis ? Ne laissons-nous pas le contrôle sur notre vie nous échapper en partageant l'accès à nos données personnelles à tort et à travers ? En confiant de plus en plus de tâches à l'informatique et à l'IA, ne risquons-nous pas de perdre notre humanité ?

Et vous, qu'en pensez-vous ?

Restaurant au bord de l'Aar, Olten

1 Gringe : adjectif utilisé en Suisse romande, en Savoie et dans le Jura, qui signifie être de mauvaise humeur ou grincheux. (En hongrois : morcos)

2 Trimballer : traîner partout avec soi. (En hongrois : cipelni)

3 Un monde de bisounours : un monde imaginaire, où règnent l'amour, la gentillesse, la paix et l'harmonie, sans conflits et sans méchanceté. (En hongrois : rózsaszín álomvilág)

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Rose-Marie Guignet

Professeur de français langue étrangère (FLE)

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