Expatriation et identité : comment les Hongrois me voient-ils ?

Après plus de trente ans en Hongrie, je me demande comment les Hongrois me perçoivent. Une réflexion personnelle sur l’expatriation, l’identité, l’intégration et le fait de vivre entre deux cultures.

Rose-Marie Guignet

10/1/202611 min temps de lecture

Rose-Marie sur le pont Marguerite
Rose-Marie sur le pont Marguerite

On me demande souvent si j'ai déjà pris la nationalité hongroise. Comme si c'était quelque chose d'évident après avoir vécu un certain nombre d'années dans ce pays. Expatriée en Hongrie depuis plus de 30 ans, ai-je perdu mon identité suisse ? Suis-je devenue totalement hongroise ? Plus généralement, que devient notre identité lorsqu'on s'expatrie ?

Il m'a paru intéressant d'aborder ces interrogations à travers l'opinion des personnes qui m'entourent.

J'ai donc réalisé un petit sondage auprès de mes amis et connaissances hongrois pour comprendre comment ils me perçoivent.

Les questions posées étaient les suivantes :

  • Comment me décrirais-tu ?

  • Si tu devais parler de moi à quelqu'un qui ne me connaît pas, que lui dirais-tu à mon sujet ?

  • Me vois-tu plutôt comme suisse ou comme hongroise ?

Leurs réponses donnent une image assez nuancée de mon identité.

Pourquoi une Suissesse choisit la Hongrie ?

Un thème revient dans plusieurs témoignages : mes interlocuteurs sont étonnés par mon choix de vivre en Hongrie.

Pour certains, il est difficile de comprendre pourquoi une Suissesse, originaire d'un pays considéré comme prospère et privilégié, a décidé de s'installer en Hongrie. Cette décision provoque à la fois de la curiosité, de l'admiration et une certaine incompréhension.

Une personne mentionne même que mon choix de la Hongrie lui a redonné de la fierté pour son pays. Mon arrivée est vécue comme une façon de reconnaître la valeur de la Hongrie et de ses habitants.

« Elbűvölt a története, hogy egy menő ország lányaként minket, az országunkat, a városunkat választotta. Gyógyította a szégyent, a kisebbrendűséget a lelkemben, erőt adott.*»

*« Son histoire m'a profondément touchée : venant d'un pays prestigieux, elle nous a choisis, nous, notre pays et notre ville. Elle a guéri ma honte et mon sentiment d'infériorité, elle m'a donné de la force. »

Ma décision de m'installer en Hongrie n'est donc pas considérée comme anodine. Elle peut être perçue comme une preuve que la Hongrie possède des qualités susceptibles d'attirer des personnes de pays plus privilégiés. Mon expérience semble aussi remettre en question l'idée selon laquelle une meilleure qualité de vie serait toujours à rechercher dans un pays considéré comme plus riche et plus avancé.

Les Hongrois me voient-ils plutôt comme suisse ou comme hongroise ?

Les réponses montrent que mes amis ne me perçoivent pas tous de la même manière sur le plan identitaire.

Une personne affirme :

« Egyszerre vagy svájci és magyar.* »

*« Tu es à la fois suisse et hongroise. »

Elle estime que j'ai conservé mon attachement à la Suisse, mes relations et mes amitiés, tout en développant de nombreux liens avec la Hongrie.

Cette même personne considère pourtant que je suis désormais davantage hongroise que suisse, parce que j'ai trouvé ma place, mon rôle et mon épanouissement en Hongrie.

D'autres témoignages proposent une perspective différente :

  • Je ne donne pas forcément l'impression d'être une personne hongroise.

  • Je suis perçue comme quelqu'un qui vient d'un milieu un peu différent.

  • Certaines personnes me prêtent des qualités vues comme suisses, comme la précision, la sobriété, la ponctualité et la rigueur.

  • D'autres mettent surtout en avant ma personnalité, sans essayer de la relier à une nationalité.

Une autre amie voit les choses différemment : « Je ne sais pas si Rose-Marie est suisse ou hongroise. » Elle propose alors une autre définition : celle de « l'Européenne idéale ».

Selon elle, je n'ai pas de préjugés, notamment envers les pays d'Europe de l'Est, je reste ouverte au monde et j'accepte les gens tels qu'ils sont. Elle considère que je suis capable de me sentir bien dans cet environnement tout en étant bien dans ma peau.

Cette personne revient finalement à la question de mes origines : « Alors, est-elle plutôt suisse ? » Elle ne trouve pas vraiment de réponse. Lorsqu'elle me voit parcourir les chemins du Pilis, dont je connais tous les sentiers, photographier les fleurs sauvages ou ramasser les fruits sous les poiriers sauvages de László-rét, elle dit me voir parfois « plus hongroise que beaucoup de Hongrois ».

Ces témoignages montrent que mon identité ne se limite pas à une opposition entre « suisse » et « hongroise ». Elle semble plutôt se construire à partir de mon histoire, de mes choix et de mon expérience de vie.

Quelle part de Suisse et quelle part de Hongrie dans ma personnalité ?

Les personnes interrogée ont cité de nombreuses caractéristiques de ma personnalité. Certaines sont, de mon point de vue, simplement liées à mon caractère ; d'autres peuvent être plus ou moins en relation avec certains stéréotypes de la Suisse.

Des caractéristiques liées à ma personnalité

Des caractéristiques comme la gentillesse, la bienveillance, l'humour, le calme, l'équilibre, l'objectivité, la discrétion, la réserve, les qualités d'écoute et d'attention aux autres me paraissent plutôt être des traits de mon caractère. On peut imaginer des personnes possédant ces qualités aussi bien en Hongrie qu'en Suisse.

Une image associée à certaines qualités « suisses »

Plusieurs personnes associent certains traits de ma personnalité à la Suisse.

Parmi les qualités mentionnées :

  • La ponctualité et le respect des règles.

  • La précision et l'honnêteté.

  • La sobriété et la modération.

  • Une élégance discrète et confortable.

  • La capacité à organiser et à planifier sa vie.

Une des personnes interrogées dit, par exemple :

„Rose-Marieval egy darabka svájc : pontosság, tisztesség, józanság és jóindulat érkezik minden egyes találkozásunkra.*”

*« Avec Rose-Marie, c'est un petit morceau de Suisse qui accompagne chacune de nos rencontres : précision, intégrité, sobriété et bienveillance. »

Un témoignage insiste sur un autre aspect de ma personnalité : mon côté rationnel et pratique. La personne qui témoigne me décrit comme quelqu'un de très sensible, mais qui ne se laisse pas principalement guider par ses émotions. Lorsqu'une situation se présente, je chercherais plutôt, selon elle, la solution pratique qui permet de la résoudre au mieux.

Elle apprécie particulièrement cette façon de réfléchir « sans fioritures », débarrassée de ce qu'elle appelle les bavardages psychologiques inutiles. Elle ajoute que je cherche non seulement des solutions pratiques pour moi-même, mais que je les propose aussi aux autres.

Elle associe éventuellement cette manière de fonctionner à une certaine mentalité suisse, tout en prenant soin de préciser qu'elle ne sait pas vraiment comment sont les Suisses, puisqu'elle n'a jamais vécu parmi eux.

Les réponses sont donc nuancées et on ne peut pas généraliser à partir de stéréotypes. Comme le dit l'un des répondants qui refuse de croire à l'existence de caractéristiques nationales fixes : «Je ne considère pas que les Hongrois sont comme ceci et les Suisses comme cela ».

Qualités indispensables à l'expatriation

Certaines qualités, bien qu'elles ne soient pas spécifiquement liées à la Suisse, me paraissent importantes pour réussir son expatriation.

La détermination et l'esprit d'entreprise

Une personne insiste sur mon caractère particulièrement déterminé, en évoquant notamment ma formation avant de créer mon entreprise et mon passage d'un emploi institutionnel à une activité indépendante. Elle compare cette démarche à la situation de nombreuses personnes qui ont créé leur propre entreprise après le changement de régime en Hongrie, davantage par obligation que par goût :

« … elvégeztél egy vállalkozási tanfolyamot – ez merőben szokatlan volt a kényszervállalkozások korában.* »

*« Tu as suivi une formation à l’entrepreneuriat – c’était tout à fait inhabituel à une époque où beaucoup de personnes se retrouvaient contraintes de se mettre à leur compte. »

Un témoignage parle de cette même détermination, mais en la reliant à l'ensemble de mon parcours. La personne raconte qu'à mon arrivée, je ne parlais pas hongrois, je n'avais ni logement, ni travail, ni compagnon. Elle se souvient notamment que, pour acheter de la viande chez le boucher, je devais chercher dans le dictionnaire ce que je voulais acheter.

Elle décrit ensuite la manière dont j'ai progressivement construit ma vie en Hongrie : trouver un logement, créer un foyer, rencontrer mon compagnon, développer une activité professionnelle et constituer un cercle d'amis. Elle compare ce processus à la construction d'une maison, « brique après brique ».

Elle considère que ce parcours témoigne surtout de quatre qualités : le travail, la détermination, le courage et la patience.

La culture et la curiosité intellectuelle

Ma culture générale, mon ouverture d'esprit et mes nombreux centres d'intérêt sont aussi mentionnés. Les concerts organisés chez moi sont cités comme une illustration de cette dimension.

Une interlocutrice mentionne que j'aime « mettre les formes » lorsque je reçois :

« Ha vendégeket fogad, megadja a módját, és finom, franciás sütiket süt. *»

*« Lorsqu’elle reçoit des invités, elle met les petits plats dans les grands et prépare de délicieuses pâtisseries françaises. »

Il est possible de vivre dans un pays étranger dans une sorte de microclimat, en ne fréquentant que des personnes de sa propre culture qui parlent sa langue. Je sais que cela existe aussi à Budapest.

Pour ma part, je n'aurais jamais pu imaginer vivre dans ma bulle. Il était pour moi indispensable de tout faire pour m'intégrer. Je désirais rencontrer des Hongrois, apprendre leur langue et comprendre leur culture.

La maîtrise du hongrois : un élément important de mon intégration

La maîtrise de la langue hongroise revient dans plusieurs réponses.

Mes interlocuteurs soulignent que je parle très bien hongrois, certains allant jusqu'à dire qu'on ressent à peine mon accent. Une personne estime même que, plus je maîtrise la langue, moins elle me perçoit comme une étrangère.

Cependant, un autre témoignage apporte une nuance : malgré mon excellent niveau, il arrive que je ne comprenne pas complètement certaines nuances de ce que mon interlocuteur veut exprimer.

Cela montre que l'intégration linguistique ne se limite pas à la maîtrise de la grammaire et du vocabulaire. Elle passe aussi par la compréhension des sous-entendus, des nuances culturelles et des manières de communiquer. Et il est vrai que, dans ce domaine, je sens bien mes limites et je sais que j'ai encore des progrès à faire.

Mes motivations à choisir la Hongrie

Certains témoignages expriment une sorte de paradoxe. Les personnes interrogées admirent mon choix de vivre en Hongrie, mais plusieurs d'entre elles ont de la peine à comprendre que j'aie quitté la Suisse. Elles évoquent la beauté des paysages suisses, les montagnes et les lacs. Une personne dit ne pas comprendre qu'on puisse volontairement quitter la Suisse, tout en reconnaissant que les relations humaines et la mentalité des habitants peuvent jouer un rôle dans ce choix.

La remarque d'un ami illustre ces propos par la réponse de réfugiés chiliens à la question de savoir pourquoi ils avaient déménagé de Suède en Hongrie : « A magyar emberek mentalitása, lazagása, barátságossága sokkal latinosabb, mint a svédeké. Lehet, hogy egy svájcit is ez vonz ?* »  

*« La mentalité, le naturel et la convivialité des Hongrois sont beaucoup plus latins que ceux des Suédois. Peut-être que c’est aussi ce qui attire un Suisse ? »

Il est vrai qu'à mon arrivée en Hongrie, j'avais beaucoup apprécié l'accueil et la gentillesse des Hongrois. Quand je demandais de l'aide, on s'intéressait à moi, à la raison pour laquelle j'avais décidé de déménager ici, à mes projets en Hongrie. En Suisse, lorsqu'un étranger pose une question, on lui répond toujours poliment, mais ça s'arrête là. Le Suisse est de mon point de vue, en général plus froid. Et peut-être que si les gens n'avaient pas été aussi gentils avec moi au début, je ne serais pas restée en Hongrie.

Un autre témoignage apporte une précision intéressante sur les raisons de mon installation. La personne qui témoigne me connaît depuis une vingtaine d'années. Elle explique que, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, je ne suis pas venue en Hongrie pour fuir quelque chose, pour mon travail ou parce que j'étais amoureuse de quelqu'un. Selon elle, c'est avant tout la Hongrie elle-même qui m'a attirée.

Elle raconte que, lorsque je regardais Budapest depuis le château de Buda ou depuis le mont Gellért, je me disais : « C'est ici que je veux vivre. » Elle voit dans cette décision un choix personnel et volontaire, qui correspondait davantage à ma personnalité qu'à une nécessité extérieure.

J'ai choisi la Hongrie, mais je reste attachée à la Suisse

Je reste bien sûr attachée à la Suisse. J'y retourne une ou deux fois par année, j'y ai encore de la famille, des amis, beaucoup de souvenirs. Je suis régulièrement les actualités suisses. Je peux participer par correspondance aux votations organisées en Suisse, même si je vis en Hongrie.

Bien que je sois bien intégrée en Hongrie, je regarde toujours ce pays et ses habitants avec une certaine distance. A l'intérieur de moi, je reste suisse, et quand je dis « nous », je parle des Suisses et non des Hongrois : je ne m'identifie pas à eux. Même si je connais l'histoire de la Hongrie et que je suis bien informée de ce qui s'y passe, je suis moins impliquée émotionnellement et je remarque que les événements négatifs m'affectent moins que mes amis hongrois.

Mon intégration ne signifie pas nécessairement devenir « comme les Hongrois »

Une réponse apporte une nuance particulièrement intéressante :

« Hogy mennyit fogad be, és használ fel a mindennapok emberi kapcsolataiban az úgynevezett magyaros mentalitásból, az már inkább karakter kérdése, mint a "honnan jöttem". *»

*« Quant à savoir dans quelle mesure elle adopte et met en pratique la mentalité dite hongroise dans ses relations humaines au quotidien, cela relève davantage de son caractère que de ses origines ou de la question de savoir d’où elle vient. »

Cette idée rejoint en partie un autre témoignage : selon cette personne, ce que j'ai éventuellement adopté de la « mentalité hongroise » relève davantage de ma personnalité et de ma manière de vivre que de mon origine.

On peut en déduire que vivre dans un pays étranger ne signifie pas nécessairement adopter tous les comportements ou toutes les habitudes que l'on y associe.

L'identité se construit aussi à travers les choix personnels, les affinités et le caractère individuel.

Pour conclure

Les personnes interrogées me voient comme une Suissesse qui a choisi de vivre en Hongrie et qui y a construit sa vie, ses relations et son activité. Elles me perçoivent comme une personne gentille, calme, attentive, cultivée et déterminée. Certains soulignent également mon côté rationnel et pratique, ainsi que ma capacité à avancer concrètement lorsqu'une situation doit être résolue.

Ma maîtrise du hongrois et mon intégration me permettent d'être considérée comme proche de la société hongroise, même si certains traits de ma personnalité sont associés à mes origines suisses.

Pour l'une des personnes interrogées, il est finalement difficile de savoir si je suis davantage suisse ou hongroise. Elle préfère me voir comme une Européenne, ouverte aux autres et capable de trouver sa place dans un pays qui n'est pas celui où elle est née.

Et peut-être est-ce justement là que se trouve une partie de la réponse à la question que je me posais au début de cet article. Après plus de trente ans en Hongrie, je ne suis devenue ni complètement hongroise, ni moins suisse. J'ai construit une vie qui appartient aux deux pays, tout en restant une personne avec sa propre histoire, ses choix et son caractère.

A propos de l'auteure

Je suis professeure de français, originaire de Suisse romande et installée en Hongrie. Sur ce blog, je partage mes expériences et des réflexions personnelles autour de la vie entre deux cultures.

→ Découvrir mon parcours

Remerciements :

à mon ami Rolf qui m'a donné l'idée d'écrire un article sur ce thème.

à mes amis et connaissances hongrois qui ont eu la gentillesse de participer au sondage pour leur précieuse contribution et leurs réponses chaleureuses.

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Rose-Marie Guignet

Professeur de français langue étrangère (FLE)

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